L’article suivant a été rédigé par Glen Lynch, PDG de Volatus Aerospace. Grâce à son travail continu avec des leaders de l’industrie, des décideurs politiques, des clients et des partenaires, Glen offre des perspectives sur les tendances évolutives qui façonnent l’aérospatiale, la défense, l’innovation et les technologies émergentes.
Au cours de la dernière année, à travers des conversations avec des chefs militaires, des décideurs, des partenaires industriels, des investisseurs et des alliés, je me suis surpris à penser différemment au concept de capacité souveraine.
Plus j’ai ces conversations, plus je reviens à la même conclusion : au sein du gouvernement et de l’industrie, il y a une reconnaissance croissante que nous entrons dans une période d’incertitude géopolitique accrue, d’accélération des changements technologiques et de concurrence accrue pour la capacité industrielle. En réponse, les pays du monde entier réévaluent leur manière d’investir dans la défense, la fabrication avancée, les technologies critiques et la résilience nationale.
Beaucoup de ces discussions portent naturellement sur les produits. Quels avions devraient-ils être acquis? Quels systèmes autonomes devraient être développés? Quelles technologies méritent d’être investies? Quelles plateformes offriront le plus grand avantage opérationnel? Ce sont des questions importantes, et elles continueront d’influencer les décisions d’approvisionnement pour les années à venir. À bien des égards, ils sont en aval d’un problème beaucoup plus important.
L’une des leçons les plus importantes issues de l’Ukraine n’est pas le succès d’une technologie individuelle. C’est la prise de conscience que l’avantage technologique lui-même est devenu de plus en plus temporaire. Le conflit a démontré un rythme extraordinaire d’innovation, d’adaptation et de contre-adaptation. De nouvelles capacités sont introduites, testées opérationnellement, contrées, modifiées et redéployées en cycles qui continuent de se compresser. Dans des domaines tels que l’autonomie, les logiciels, les communications et la guerre électronique, des avancées significatives peuvent survenir en quelques mois plutôt que des années.
Les implications vont bien au-delà du champ de bataille. Pendant des décennies, la planification de la défense et la politique industrielle reposaient sur l’hypothèse que d’importants avantages technologiques pouvaient être maintenus sur de longues périodes. Une plateforme serait conçue, déployée, mise à niveau périodiquement, et resterait pertinente pendant des années, voire des décennies. La valeur de l’investissement dépendait en grande partie de la valeur durable du produit lui-même.
Aujourd’hui, cette hypothèse devient de plus en plus difficile à défendre. Et cela devrait nous amener tous, gouvernements, leaders de l’industrie et investisseurs, à repenser certaines hypothèses anciennes.
Si la technologie évolue continuellement, alors la valeur stratégique d’un produit individuel devient intrinsèquement finie. Une capacité qui offre un avantage significatif aujourd’hui pourrait nécessiter des modifications importantes demain. Une plateforme qui semble révolutionnaire pourrait rencontrer des contre-mesures efficaces plus tôt que prévu. Un avantage logiciel peut être dépassé par une nouvelle approche avant d’atteindre une adoption généralisée.
Le défi auquel font face les gouvernements et l’industrie n’est plus simplement d’acquérir des technologies avancées. Le défi est de maintenir la pertinence dans un environnement où le changement technologique lui-même est devenu une caractéristique déterminante.
Cette réalité a des implications importantes sur notre façon de penser la souveraineté.
Historiquement, la capacité souveraine a souvent été associée à la propriété. Les nations ont investi dans les industries aérospatiales nationales, les programmes de construction navale, les installations de fabrication et les technologies critiques parce que la propriété réduisait la dépendance envers les fournisseurs externes et augmentait la résilience nationale. Ces investissements ont créé des opportunités économiques tout en assurant l’accès à des capacités qui ne pouvaient pas toujours être garanties ailleurs. La logique reste solide, mais la propriété seule ne suffit plus lorsque les cycles technologiques avancent plus vite que les cycles traditionnels d’approvisionnement, de planification industrielle et de développement de produits.
La souveraineté doit être comprise non seulement comme la production d’un produit, mais comme l’amélioration, l’adaptation et le remplacement continus de ce produit au fur et à mesure que les circonstances évoluent. Les pays qui réussiront dans ce contexte seront ceux qui possèdent l’expertise en ingénierie, la capacité logicielle, l’agilité en fabrication, l’expérience opérationnelle et la capacité de main-d’œuvre nécessaires pour suivre le rythme du changement. Leur avantage ne viendra pas d’une seule plateforme. Cela viendra d’un système capable de générer continuellement de nouvelles capacités.
Cela pourrait bien devenir l’une des questions déterminantes de la stratégie industrielle dans les décennies à venir. Lorsque les cycles technologiques étaient mesurés en décennies, la politique industrielle pouvait se concentrer principalement sur la production. Aujourd’hui, la politique industrielle doit aussi se concentrer sur l’adaptabilité. La capacité de passer rapidement du concept au déploiement, d’intégrer les technologies émergentes, d’intégrer des rétroactions opérationnelles, de mettre à jour les logiciels et de mettre à l’échelle la production en réponse aux besoins changeants pourrait s’avérer tout aussi importante que les technologies produites.
Pour le Canada, cette perspective offre une occasion de penser différemment aux objectifs de la Stratégie industrielle de défense. Une grande partie de la discussion porte naturellement sur ce qui devrait être construit localement. Cependant, la question plus fondamentale pourrait être quelles capacités le Canada doit posséder pour s’assurer qu’il peut continuer à s’adapter à mesure que les technologies, les menaces et les exigences opérationnelles évoluent.
La réponse va bien au-delà de toute entreprise, plateforme ou programme individuel. Elle comprend des systèmes de fabrication avancés capables de répondre rapidement aux exigences changeantes. Cela inclut une expertise en autonomie, logiciels, intelligence artificielle et intégration de systèmes. Elle nécessite des travailleurs qualifiés, des chaînes d’approvisionnement résilientes, des environnements de test efficaces et des institutions capables de soutenir l’innovation rapidement. Ces capacités ne sont pas seulement des éléments de soutien du développement industriel; Ce sont des atouts stratégiques à part entière parce qu’ils déterminent l’efficacité d’une nation pour réagir lorsque les conditions changent.
Il est important de noter que cela ne doit pas être vu comme un argument en faveur de l’autosuffisance ou de l’isolement. La prospérité et la sécurité du Canada ont toujours été liées à de solides partenariats et d’alliances solides. En fait, les nations qui possèdent des capacités industrielles et technologiques significatives deviennent des alliées plus précieuses parce qu’elles apportent capacité, résilience et innovation au partenariat plus large. Une base industrielle canadienne renforce la capacité du Canada à soutenir la défense nord-américaine, à contribuer à la préparation de l’OTAN et à participer à des chaînes d’approvisionnement fiables qui profitent à tous les partenaires.
Alors que le Canada réfléchit à son rôle futur au sein de l’Amérique du Nord, de l’OTAN et de l’économie mondiale au sens large, il y a une occasion de repenser ce que signifie la souveraineté à une ère de changements technologiques accélérés. Pendant des décennies, la capacité souveraine était souvent mesurée par ce qu’une nation possédait ou produisait. Aujourd’hui, elle peut se mesurer à sa capacité à générer continuellement de nouvelles capacités à mesure que les circonstances évoluent.
Les technologies qui dominent les gros titres d’aujourd’hui finiront par être remplacées. De nouvelles plateformes émergeront. Les nouveaux concepts opérationnels remettront en question les anciennes hypothèses. Les pays qui réussiront ne seront pas nécessairement ceux qui prédisent l’avenir avec la plus grande précision. Ce sont eux qui développeront la capacité industrielle, technologique et humaine pour évoluer parallèlement.
Dans cet environnement, les produits demeurent importants, mais ils ne sont plus la source d’un avantage durable. Les produits sont temporaires. La capacité crée la souveraineté.



